Fractures

Les courses de lévriers en Irlande, un business aux abois

Reportage réalisé dans le comté de Tipperary et à Dublin (Irlande).

Maltraitance, dopage, mise à mort : derrière le business lucratif des courses de lévriers se cachent des pratiques de plus en plus critiquées par les associations. L’été dernier, des images révélaient le versant sombre de ce sport emblématique, entraînant une vague de contestation dans la société irlandaise. 

Petite tape sur le dos, légère caresse sur le museau: sous les puissants projecteurs de Shelbourne Park, Catherine Walsh enfourne frénétiquement Imaal Kingscross, son lévrier, dans la cage de départ des courses, à peine assez grande pour accueillir l’animal. 

La sonnerie retentit, la trappe s’ouvre. Le derby roar, ce cri emblématique des stades, s’élève dans le ciel de Dublin. D’un élan instinctif, Imaal Kingscross démarre au quart de tour derrière le lapin mécanique. Il avale les mètres à une vitesse folle. À peine la ligne d’arrivée franchie, le lévrier de Catherine ralentit, boite, puis s’effondre.

«Je ne comprends pas, ça n’arrive jamais», argue l’éleveuse face au vétérinaire officiel du stade, «ça doit être une crampe, rien de plus». Comme près de 300 chiens chaque année, Imaal Kingscross repartira de la course blessé. 

Catherine Walsh, éleveuse de Greyhounds dans le conté de Tipperary, montre son chien blessé durant la course au vétérinaire du stade. ©Thomas Guichard

«Industrie meurtrière» 

En Irlande, le lévrier est une institution. Depuis 1920, une vingtaine d’arènes ont été érigées à travers le pays,  instaurant le «racing» -nom anglais donné aux courses- comme l’un des sports emblématiques.

Mais depuis quelques années, des vents contraires soufflent sur l’île. Les courses sont en perte de vitesse, sous la pression des associations qui dénoncent ce qu’elles qualifient de maltraitance animale. «C’est une industrie meurtrière et cruelle qui doit s’arrêter», enrage Emma O’Brian, membre du SPCA, équivalent irlandais de la SPA. 

En juin 2019, un documentaire de la chaîne publique RTÉ pointait du doigt les quelques 6000 lévriers qui disparaissent chaque année des registres de l’Irish Greyhound Bord (IGB), l’organisation de régulation des courses. Les images chocs de chiens maltraités, drogués, voire tués ont densifié les rangs des contestataires, ternissant un peu plus l’image d’une industrie qui génère près de 30 millions d’euros par an.

«Entre 15 et 20 000 Greyhounds [la race de lévriers préférée des irlandais, ndlr] sont engendrés chaque année. C’est 1 000% de plus que ce qu’utilise l’industrie pour fonctionner», reprend Emma O’Brian. Seul un tiers de ces chiens serait utilisé pour le racing. Un autre serait exporté vers le Royaume-Uni, également amateur de courses. Le dernier tiers, lui, disparaîtrait mystérieusement. «Ces chiens sont tués ! Le sport, on peut l’accepter, mais pas ses conséquences», ajoute la militante.

Le monde du sport ébranlé 

Dans son costume cintré, Kounal Ramsaye, le manager de Shelbourne Park, scrute le stade bondé. Au moindre incident, il faut avoir l’esprit vif sur des courses qui durent à peine trente secondes.  «Il y a du monde, mais depuis le scandale, les gradins se vident peu à peu. Et les manifestations qui ont lieux tous les samedis n’aident pas», reconnaît-il. Les images de maltraitance, lui aussi a eu du mal à les digérer: «En quinze ans de carrière, je n’avais jamais entendu parler de ça. J’étais choqué.» 

À Paws, le plus grand refuge du pays, les lévriers patientent avant d’être transférés dans leur famille adoptive. ©Manon Chapelain

Ce mordu de course refuse tout de même de blâmer la pratique sportive. «Ces chiens sont nés pour courir. Si on arrête tout, ils ne seront pas heureux !». Comme beaucoup d’autres dans le monde du racing, il a accueilli avec méfiance le film choc de RTÉ. «Ce sont des vieilles images, certaines sont en noir et blanc. Alors j’ai du mal à croire que tout est vrai.»

L’IGB réfute, elle aussi, l’interprétation tragique faite du chiffre des lévriers manquants. «Le nombre de chiens disparus s’explique par le manque de traçabilité que nous avons des lévriers», argumente Orla Strumble, directrice marketing de l’organisation. «Ils disparaissent de nos comptabilités.»

«Euthanasiés pour une bouchée de pain» 

Rien ne prédestinait Paul O’Rioran à consacrer sa vie aux chiens. De l’odeur humide du hall d’entrée aux gamelles empilées pêle-mêle sur la table de salle à manger, son quotidien est aujourd’hui façonné par ses lévriers. Ses jambes élancées, son dos légèrement courbé et son visage émacié le font «lui même ressembler à un lévrier», glisse son amie Sophie, qui habite à quelques mètres de là. 

Dans son refuge, l’un des dix du pays, vivent une quarantaine de Greyhounds abandonnés par leur propriétaire. Ces chiens, destinés à mourir car plus assez compétitifs pour courir, ont trouvé un abri chez Paul, près de Clonmel, dans le comté rural de Tipperary, au sud du pays. Tigrés, estropiés, gris ou petits: on en trouve ici pour tous les goûts.

Paul récupère depuis cinq ans des Greyhounds voués à mourrir, car plus assez bons pour courir. ©Thomas Guichard

«Certains propriétaires les envoient se faire euthanasier chez le vétérinaire pour une bouchée de pain. Ça coûte moins cher que de continuer à les entretenir», regrette le retraité. «Nombre d’entre eux sont tués dès qu’ils n’offrent plus un retour sur investissement.» En 2012, les corps d’une dizaine de Greyhounds étaient retrouvés dans une carrière près de Limerick, à l’ouest du pays. Chaque chien avait été tué d’une balle dans la tête.

Traités comme des chiens

Dans la foulée des révélations du documentaire, l’IGB a mis en place une prime de 500 euros pour chaque propriétaire qui choisirait de garder son lévrier à la retraite. Pour ceux qui seraient abandonnés, l’organisme propose de les reloger dans son refuge, l’Irish Retired Greyhound Bord, depuis 1997. Ils sont près d’un millier à en avoir profité en 2018. 

«C’est loin d’être suffisant», souffle Paul. Depuis qu’il a commencé à récupérer des chiens il y a cinq ans, le retraité continue de sillonner les routes d’Irlande et d’Europe pour les conduire chez des familles désireuses de les adopter. «Je vais parfois déposer des lévriers jusqu’en République Tchèque. Sur le continent, les gens sont plus affectueux avec les lévriers. Ici, les Irlandais les voient comme des bêtes de concours.»

En Irlande, les familles en quête de lévriers ne courent pas les rues. «La muselière qu’ils portent dans les stades contribuent à alimenter leur image de chien vicieux et méchant», explique Sophie, l’amie de Paul, chez qui les chiens ont leur place sur le canapé familial.  «Devant la loi irlandaise, les Greyhounds sont considérés comme du bétail, et non comme des animaux de compagnie. Ça n’aide pas à faire évoluer les mentalités.» Depuis 2011, une loi, le Welfare of Greyhound Act, protège les lévriers et réglemente le fonctionnement des élevages.

On m’a déposé un chien très étrange. Il était complètement shooté, regardait partout d’un air craintif. Comme s’il était drogué. Je sais que certains éleveurs dopent leurs chiens avant les courses, mais on en a jamais la certitude.

Sophie, heureuse propriétaire de deux lévriers

Sophie accueille également de temps à autre les protégés de Paul. «Un jour, il m’a déposé un chien très étrange. Il était complètement shooté, regardait partout d’un air craintif. Comme s’il était drogué. Je sais que certains éleveurs dopent leurs chiens avant les courses, mais on n’en a jamais la certitude.»

Pour éviter ces dérapages, l’IGB impose des tests antidopage aux départs des courses. «Mais ils ne sont pas systématiques», précise Sophie. Depuis 2012, 200 contrôles positifs ont été enregistrés par l’organisme. Les chiens de Graham Holland, un entraîneur très populaire de l’île, ont par exemple été testés positifs à la cocaïne à trois reprises en 2017. Ce qui ne l’a pas empêché, l’année suivante, de voir un de ses chiens classé meilleur lévrier de l’année par l’IGB.

Chez Sophie, les lévriers ont leur place sur le canapé. ©Thomas Guichard

Au café Nora de Cork, une ville portuaire du sud de l’île, cliquetis de cuillère et grognements de chiens forment un brouhaha puissant. Katie Corcoran sirote son thé contre la vitre de ce troquet “Greyhound-friendly”. Elle a soigneusement choisi sa place. «C’est pour que les passants voient mes Greyhounds.» A ses pieds, Roberts et Milla roupillent en prenant un bain de soleil.

Comme chaque semaine, la militante de Greyhound Awarness Cork, une association de défense des lévriers, se réunit ici avec ses amies. Elles y organisent leurs futures manifestations contre les courses à l’entrée du stade de la ville. «Lors de nos actions de sensibilisation, nous allongeons les chiens dans la rue. Ils portent des manteaux marqués des inscriptions: « Vous pariez, nous mourrons ». Ça interpelle les passants.»

Michèle, membre de l’association Greyhound Awarness Cork, vient au Café Nero chaque semaine pour organiser des manifestations contre le racing. ©Thomas Guichard

L’association a démarré ses actions en 2016, lorsque vingt-quatre Greyhounds de la région de Cork ont été découverts dans un navire en partance pour la Chine. «Ça m’est insupportable de savoir que ces chiens sont exportés vers un pays où il n’y a aucune protection des animaux.»

En avril 2019, le quotidien anglais The Daily Mirror apportait la preuve qu’une douzaine d’anciens champions irlandais et anglais venaient d’être envoyés vers l’Asie. Les lévriers y seraient utilisés comme machines à chiots, terminant parfois sur le marché de la viande. Selon le tabloid, une quarantaine d’éleveurs anglais et irlandais envoie régulièrement leurs lévriers en Chine.

« Le lobby qui milite en faveur des animaux a gagné»

Un sondage de l’institut indépendant RED C montrait en septembre dernier que 66% des Irlandais voulaient que le ministère de l’Agriculture cesse de financer le racing. Chaque année, les subventions du gouvernement s’élèvent à près de 16 millions d’euros. Sous la pression d’associations comme celle de Katie, les agences de tourisme Failte Ireland et Tourism Ireland ont cessé de faire la publicité des courses. Certains sponsors historiques du sport, comme Barry’s Tea et FBD Insurance, ont eux décidé de couper leurs financements.

À Shelbourne Park, les parieurs suivent en direct les courses sur les écrans de diffusion. ©Manon Chapelain

«Le lobby qui milite en faveur des animaux depuis 1990 a fini par gagner les consciences», analyse Mick Cronim, spécialiste du racing au Boston College de Dublin. « Il est aujourd’hui difficile d’assumer de soutenir les courses si l’une des personnes dans votre cercle de proches refuse d’aller en voir une. L’ampleur du scandale est trop forte en Irlande.»

Avachi sur un canapé dans les coursives de Shelbourne Park, John Quilty a les yeux rivés sur les écrans. Il est 22 heures 30, et la huitième course de la soirée va commencer. Carnet à la main, l’éleveur, qui possède une petite dizaine de chien, espère remporter son dernier pari avant de rentrer se coucher. «Je me trompe rarement de chien», soutient-il sans lâcher l’écran du regard. Lorsqu’il entend son voisin parler du scandale lié au documentaire, John décroche. «Ces images ne représentent pas les courses d’aujourd’hui.» Pour le passionné, le temps du racing est loin d’être terminé. «Oui, il y a des gros propriétaires qui produisent des lévriers à la chaîne. Mais il faut faire une différence avec nous, les petits éleveurs, qui aimons nos chiens.»

Travail encadré par Cédric Molle-Laurençon, Delphine Veaudor et Catherine Legras

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