Reportage réalisé à Dublin (Irlande)

Dublin s’est développée en oubliant ses ménages les plus modestes. Dans la capitale irlandaise, l’habitat social est au centre d’une vaste crise du logement.

Une réussite sociale qui vire au désastre. C’est un constat amer que dresse Evelyn Harte, une Irlandaise de soixante ans de la banlieue nord de Dublin. « Dans les années 1950-1960-1970, nous n’avions pas d’argent, l’Irlande était pauvre, et pourtant des milliers et des milliers de logements sociaux ont été construits, s’emporte-t-elle. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’argent, mais les autorités ne veulent plus en construire. » Ses sourcils tracés de prune s’agitent au fil de son discours et des souvenirs. Avec sa fille de dix-sept ans, Evelyn loue un appartement de soixante mètres carrés, dans le nord de Dublin. 1 040 euros par mois, une somme importante pour cette mère célibataire, qui travaille à temps partiel. Native de Dublin, elle ne peut s’empêcher de s’indigner quand elle revient sur son histoire, qui illustre à elle seule la crise du logement social qui frappe son pays.

Evelyn voit le jour dans les années 1960, d’une famille ouvrière modeste. Son père travaille sur les docks de Dublin, rudes et miséreux. Sa mère s’occupe d’une fratrie de quatorze gamins. Ils s’entassent dans deux chambres exiguës, puis déménagent dans une petite maison charmante, bordée d’un jardin dans la banlieue nord dublinoise, à Coolock. Il s’agit d’un logement social, proposé par les autorités locales. « C’était une maison dotée de quatre chambres, sourit-elle. Il y avait un grand jardin, c’était très différent, très chouette. » 

Lorcan Sirr habite l’une de ces anciennes maisons sociales construites du quartier de Cabra, à Dublin. A présent prisées par les ménages de classe moyenne-supérieure, elles ont été abandonnées par leur habitants d’origine. ©Charlotte Causit

A cette époque, le gouvernement irlandais construit massivement des habitats sociaux, qui prennent alors la forme de petites maisonnées pavillonnaires : plus de 202 000 logements sociaux sont érigés dans tout le pays entre le début des années 1930 et la fin des années 1970. « L’idée était de ramener dans les foyers modestes des valeurs rurales et catholiques, explique Lorcan Sirr, chercheur en économie urbaine et études du logement. Il y avait un petit jardin devant et derrière la maison, pour permettre aux gens de faire pousser leurs propres légumes. » Pour ce faire, l’Irlande emprunte des fonds à des banques privées. 

Une liste d’attente interminable 

Cinquante ans plus tard, Evelyn a l’impression d’être retournée à la case départ. « Je suis sur la liste d’attente pour un logement social depuis plus de huit ans. » La pétillante Dublinoise souffre d’une maladie chronique, et cherche à économiser pour offrir à son adolescente l’avenir de médecin dont elle rêve. Huit ans de déceptions et d’incompréhensions. Un marathon qui lui apparaît sans fin. « En 2011, quand j’ai été enregistrée sur la liste, il y avait un délai de dix ans. (…) Il y a une semaine, je suis retournée à la mairie de Dublin, et j’ai demandé le temps d’attente actuel. Quinze ans. Cela ne fait qu’augmenter! » Fin 2019, 18 454 personnes étaient sur liste d’attente depuis plus de sept ans. En attendant qu’un logement social se libère ou se crée, environ 30 % de ces ménages bénéficient d’une aide au logement. 

Un garde-fou financier qui se révèle parfois insuffisant. Sur les groupes Facebook de location à Dublin, des appels à l’aide se succèdent: « J’ai un fils de quatre ans. Je suis éligible à HAP (l’une des allocations pour le logement) mais il semble quasiment impossible de trouver quelqu’un qui l’accepte » , s’inquiète une jeune femme. « Ma propriétaire m’a annoncé que je devais partir d’ici la fin de l’année », soupire Evelyne. Il lui sera difficile de trouver à se reloger ici. A Dublin, les loyers ont explosé ces dernières années: plus 84 % depuis 2011 selon une étude publiée en 2019 par Daft.ie. Le loyer moyen des Dublinois s’élevait ainsi à 2 046 euros par mois fin 2019. 

En 2011, quand j’ai été enregistrée sur la liste, il y avait un délai de dix ans

Evelyn, Dublinoise en quête d’un logement social

Trouver un toit n’a ainsi jamais été aussi compliqué pour les familles irlandaises les plus démunies. Ils étaient 10 271 à être sans domicile fixe en Irlande en janvier 2020 selon l’association Focus Ireland. Un nombre qui a augmenté de 302 % depuis janvier 2015. « En Irlande, l’aide sociale au logement est réservée aux familles dont les revenus sont inférieurs à 35 000 euros par an. En proportion, beaucoup plus de personnes bénéficient d’une aide similaire en France. L’autre différence, c’est celle du parc locatif: en France, entre 17 et 20 % du parc locatif est social tandis qu’en Irlande, nous avons moins de 10 % des logements sociaux », explique Donal McManus, président de l’Irish Council for Social Housing (ICSH), une fédération de plus de 200 associations certifiées qui collaborent avec les autorités locales pour construire des logements sociaux. « C’est en parti dû à l’idéologie catholique, très présente en Irlande, rappelle Lorcan Sirr. Si vous avez des problèmes, vous vous tournez vers votre famille ou vers l’Église, vous ne demandez pas de l’aide à l’État.” 

Une réponse politique tardive

Si le gouvernement s’est engagé en 2018, à travers son programme Rebuilding Ireland à construire 50 000 logements sociaux supplémentaires d’ici à 2021, la demande dépasse toujours l’offre. En cause: les conséquences de la crise économique de 2008. « La construction s’est brutalement arrêtée. L’économie a beaucoup souffert et beaucoup d’Irlandais sont partis en Australie, aux États-Unis ou au Canada », se souvient Donal McManus. Face à cette pénurie de main d’oeuvre, le nombre de nouveaux habitats sociaux a chuté drastiquement durant les années d’austérité. Les autorités publiques n’ont bâti que 75 logements sociaux en 2015, alors qu’elles en avaient construits 4 986 en 2007. La prospérité économique est revenue depuis, mais les moyens humains manquent toujours. « Nous avons besoin de d’ouvriers, mais eux-mêmes ont besoin de nous pour être logés », s’inquiète le président de l’ICSH.

Deux ouvriers du chantier du O’Devaney Garden, à Dublin 7. ©Charlotte Causit

Faute de place, l’État finance des solutions temporaires, qui ont un coût considérable. « 700 millions d’euros par an à l’État », détaille Michael Byrne, enseignant-chercheur spécialisé dans l’évaluation économique des politiques du logement à l’University College de Dublin. Cette facture ne cesse d’augmenter et devrait « bientôt s’élever à un milliard d’euros par an ». Autant d’argent dépensé dans des solutions non pérennes : allocations logement, hébergement d’urgence, etc., et non dans la construction de nouveaux habitats. Cette vision court-termiste, l’universitaire l’impute au refus d’investir massivement, et à la volonté de suivre l’exemple britannique: « Tout comme le Royaume-Uni, l’Irlande a fait le choix de compter sur le marché privé de l’immobilier ». 

70% des logements ont été vendus

Autre explication : l’achat des biens par les locataires. « Historiquement, les locataires de logements sociaux publics bénéficient d’une remise de maximum 30 % sur le prix du logement s’ils souhaitent acheter leur logement, explique l’enseignant. Environ 70 % de nos logements sociaux ont ainsi été vendus. » Cet accès offert à la propriété a été défendu par les gouvernements successifs: « En Irlande, comme dans beaucoup d’anciens territoires colonisés, la question de la propriété est essentielle, analyse Michael Byrne. C’est elle qui définit la richesse d’un individu ». Difficile pour lui d’évaluer le coût d’une telle politique: « C’est difficile à savoir, souligne le chercheur, car leur entretien aurait aussi été onéreux« .  

S’il est davantage restreint à présent, ce droit à la propriété est toujours défendu par le personnel politique, notamment par le Sinn Fein, le parti républicain et ancien organe politique de l’IRA, qui s’est imposé lors des élections législatives début février 2020. La question de l’accès au logement a été l’un des enjeux centraux du scrutin. « C’était le parti qui avait le programme le plus ambitieux en matière de logement », observe le chercheur Lorcan Sirr. Un sentiment partagé par Evelyn, qui a placé ses espoirs dans Eoin O Broin, le « monsieur logement » du parti. 

Eon Ó Broin, le « Monsieur logement » du parti républicain du Sinn Feín et la présidente du parti, Mary-Lou McDonald, lors d’un meeting à Dublin, le 25 février 2020. ©Tom Hollmann

L’homme, auteur du livre Why Public Housing is the Answer, (Pourquoi le logement public est la solution) veut emprunter, quitte à accroître la dette – 63,6 % du PIB en 2018 – pour construire massivement. L’objectif est ambitieux: construire 100 000 nouveaux logements publics dans les cinq prochaines années. D’un côté 50 000 « abordables« , soit, selon les termes de la loi, des logements qui seront vendus à un prix inférieur à celui du marché, la différence étant payée par les collectivités locales puis remboursée par les ménages. De l’autre, 50 000 sociaux. « Aujourd’hui, nous avons assez de terrains publics pour répondre aux besoins actuels, avance-t-il. Nous voulons que le gouvernement utilise ces terres et les moyens publics pour financer du logement social et abordable. » 

 

Projet de réhabilitation de O’Devaney Garden, à Dublin 7. ©Charlotte Causit

Le site d’O’Devaney Garden est devenu le symbole des difficultés à consacrer les terrains publics au social, et seulement au social. Cet ancien complexe immense de 278 logements sociaux, construit dans les années 1950 au centre de Dublin, a été l’objet d’un projet de démolition et de reconstruction controversé. Le projet initial, qui devait compter 100 % de logements publics, ne présente, à présent qu’il a été vendu à Bartra, un constructeur privé, que 30 % de logement social, 30 % au loyer « abordable« , 30 % réservés à l’achat « abordable » et 10 % pour le parc privé aux conditions du marché. La mairie a accepté. Daryl Barron comprend l’émotion mais défend la mesure. « Nous n’avions pas le choix, affirme le conseiller municipal, du Finna Fail, qui a voté en faveur du projet. Nous n’avions pas les moyens de construire plus de logements sociaux. Le gouvernement ne donne pas aux autorités locales les moyens nécessaires. »

Ce manque de ressources a également conduit à la mairie de Dublin à renoncer à garantir du logement social sur les docks, lesquels se sont transformés depuis l’enfance d’Evelyn en quartier branché et hors de prix. 

Sur le site du O’Devaney Garden, symbole de la crise des logements sociaux à Dublin, des éloges aux habitants délogés et des accusations contre la mairie sont apparus. ©Charlotte Causit

Les 278 appartements sociaux de la colline de O’Devaney Garden ont disparu, mais certains habitants sont restés. Depuis que les tractopelles ont croqué les derniers immeubles, Rose a été relogée dans une petite maison qui fait face à la plaine rasée. « Le panneau des travaux n’a pas bougé », lance-t-elle. Cette Dublinoise à l’accent tranchant faisait partie des « anciens » des « longs balcons », ou « balconies« , ces barres d’immeubles qui n’apparaissent plus qu’à présent sur les vieux clichés. Seuls sont restés ses souvenirs et le dur sentiment d’avoir été oubliée.

Le nouveau projet ne lui plaît pas. La propriété sera désormais inaccessible pour des familles « normales »: « C‘est terrible, 250 000 euros pour un appartement avec une chambre, ce n’est pas abordable », accuse-t-elle. Du passé de la colline reste une plaine d’asphalte, qui séparait autrefois les « balconies« . Là, sur le terre-plein fatigué, les cris des jeunes se sont mués en accusation. Des courbes jaunes, tracées au sol, hurlent : « Vous nous avez pris nos maisons », « Honte à vous »

Travail encadré  par Catherine Legras, Cédric Molle-Laurençon, Cédric Rouquette et Delphine Veaudor.

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